Monique Maitte
Collectif SDF Alsace

Bonjour camarades Morts de la rue, bonjour à vous les vivants.
Camarades vous voici entre la terre et le ciel réunis pour vous accueillir dans le silence, sur lequel je viens poser mes mots, moi la survivante, venue vous raconter à tous mon échappée belle.
Huit ans, à chercher le coin tranquille où se poser, un coin oublié de la ville et de tous ses bipèdes. Un coin où se tenir à l’écart de la violence, de toutes les
maltraitantes humaines et administratives.
Un endroit à l’écart de toutes les litanies, des regards humiliants, de tous les interdits
et ce n’était jamais dans les hébergements d’urgence.

J’acceptai parfois une nuit au chaud, une mise à l’abri sans suite ni raison. De la mise à l’abri dans des lieux infâmes où la violence nous suivait.
Huit ans à survivre la peur au ventre, la peur rentrée. Il ne fallait pas se plaindre « car c’était mieux que rien » comme ils disent
et parce que la menace de la liste noire était réelle et lourde de conséquences… Enfin je le croyais.

Je suis passée par une multitudes d’associations et rencontré beaucoup de travailleurs sociaux, l’essentiel que j’ai obtenu d’eux se résume en un mot : NON.
NON il n’y a pas de place ;
NON je ne peux vous donner de ticket pour la douche ;
NON vous ne pouvez pas choisir…
Avec parfois quelques subtilités…
Il y a plus malheureux que vous ;
J’ai d’autres dossiers à traiter ;
Et, après tout, vous n’avez que ça à faire !
L’absurdité aussi.
Si vous étiez alcoolique ou malade, j’aurai de quoi appuyer votre démarche.
Merde. Merde alors, j’étais trop bien pour eux et surtout, pas assez souple.
Mais moi, moi je n’ai jamais eu l’art de la marche tout droit, surtout face à l’absurdité,
à la surdité de ce monde.

Et la rue ? La rue ne serait-elle pas plus souple, plus facile à dompter ?.
Sa violence
n’était-elle pas plus franche ?.
Chaque jour n’était qu’une galère à passer et je réalisai que le seul choix que l’on me laissait, sans le dire, était d’en choisir le cadre.
Entrer dans le jeu épuisant des dispositifs, des décrets, des règlements pour obtenir de passer lentement à ce qui me semblait être, un autre enfermement.
OU
Entrer vraiment dans la rue, s’y fondre, faire son trou…
J’avais pour fidèle compagne, la poésie. Avec elle toutes les rues de Strasbourg
m’appartenaient.
Strasbourg était mon lieu, toute entière.
J’habitai enfin.
Des ponts, j’habitai des zones d’ombres puis, j’habitai le squat, la
réquisition.
Avec des copains nous avons trouvé une baraque abandonnée comme nous, nous
l’avons retapée, beaucoup travaillé et y avons créé notre famille.
Tous très différents mais allant dans le même sens, simplement.
Tous porté par le même espoir « demain », être là demain,
être tout simplement.
Être, toxicomane, alcoolique, jeune, vieux, homme, femme, d’ici ou d’ailleurs ; rien
de cela, aucune étiquette n’avait d’intérêt pour nous.
Nous étions une famille recomposée, une famille magnifique.

On m’avait collé une étiquette « femme victime » de laquelle on déduisait des
comportements, on parlait à ma place, on pensait pour moi un mieux qui ne me
convenait pas du tout.
Et, j’étais là, dans ce squat, enfin libre. .
À partir de là nous pouvions enfin, redevenir visibles et voir.
Tout s’est enchainé, nous avons créé un blog, envahi les réseaux sociaux, prit un
nom ; Collectif SDF Alsace, depuis un peu plus de 8 ans maintenant.
Nous voulions nous faire entendre et montrer au monde que nous pouvions penser
par nous-mêmes, que nous étions porteurs d’idées nouvelles…
Nous voulions participer aux réunions, participer aux projets qui nous concernaient.
Il s’agissait de nos vies et nous voulions agir.
être acteur comme ils disent
Ça ne s’est pas tout à fait passé comme ça.
Le rejet est installé dans toutes les administrations, toutes les associations, tous les esprits. Le rejet de nous va au-delà, il est immense, il vient de toute la société.
sans doute est-il en nous aussi
C’est dans cette famille, dans la solidarité qui en est le moteur, sans faille, sans reculade que je me suis retrouvée, puis reconstruite. Sans oublier les rencontres
faites dans la rue, les semeurs de graines.
Aujourd’hui, c’est de là, que j’ai acquis mon petit appartement, trop cher, mon
emploi, mal payé.
Mais JE est vraiment là,
JE est de retour parmi les vivants.
L’espoir semblait fragile. Mais il n’y a pas plus fou mes amis, pas plus sensationnel à vivre que ce mot, très simple ; demain.
Demain… c’est bien.

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